Il est tentant de comparer notre comportement intelligent avec le fonctionnement des ordinateurs.
Nos ordinateurs modernes sont doués d'une certaine forme d'intelligence. A condition d'avoir appris
correctement ce qu'ils sont susceptibles de faire, ils le font très bien, et surtout très vite.
L'intelligence artificielle, destinée à les rendre capables de s'adapter en tenant compte des situations
passées en est à ses balbutiements, mais on peut craindre le pire : on dit d'un programme
informatique raisonnablement débuggé qu'il est « tombé en marche ».
Un ordinateur n'est jamais que de la mémoire, mémoire programme et mémoire de données -pris au
sens large-, gérée par un processeur. Pour modifier le comportement d'un ordinateur, on agit
exclusivement sur sa mémoire ou on débranche la prise, ou on tape dessus. Ces deux dernières
solutions n'améliorent pas vraiment le fonctionnement, mais ça fait du bien. On ne va tout de même
pas se laisser diriger par un tas de ferrailles plus ou moins nobles.
Une réflexion inattendue d’un ami alpha-lecteur(1):
« Une métaphore intéressante dans le film « matrix » emprunte de nombreuses références
subliminales à la religion catho: l'univers serait-il géré par un équivalent de programme
informatique (la matrice)? Le but de la prière ne serait-il pas d'introduire un bout de programme
dans la matrice? »
Cet ami et moi avons fréquenté la même école catho à des époques différentes mais je ne perçois
pas de rapport avec cette religion. Cependant, le principe décrit (gestion de l’univers par un
équivalent de programme informatique) est tout à fait pertinent.

 

 


note1: Un alpha-lecteur se transforme automatiquement en bêta-lecteur quand il a fini de lire mon livre.

 

 

 

                                                                                                                                                                                                                                                             59

 

XXII. La conscience selon les vedas

 


Si je vous dis citta (se dit tchitta, s'écrit aussi chitta) ? Non, citta n'est pas ici l’authentique cri que
poussait fréquemment l'un de mes collègues de travail, lorsqu'il se prenait les coucougnettes dans le
tiroir gris ouvert de son bureau. Le mot sanskrit citta dérive de la racine cit «être conscient ». La
traduction par « substance mentale », utilisée un peu trop rarement, ajoute une notion de subtilité.
Ainsi, citta est le terme général pour désigner la conscience sous toutes ses formes. On lui affecte
un qualificatif -situé devant- pour désigner un état de conscience particulier.
Les vedas distinguent cinq modes de fonctionnement (manifestations) de la conscience :
(108up. Mandala II-4 p.995) « Il existe cinq états de conscience : la veille, le rêve, le sommeil
profond, le quatrième (turiya), et l’au delà du quatrième (turiyatita). »
Nos sens restent actifs dans tous les modes de fonctionnement. Pendant le sommeil profond, on peut
être réveillé par un bruit suspect, qui a donc été analysé inconsciemment. Oui, cela valait bien la
peine de se taper ce bouquin pour apprendre ça.
Lorsque nous nous pensons éveillés -en fait, on peut être dans la lune ou s'endormir sans même s'en
rendre compte (ce que l'on appelle le micro-sommeil), la conscience de veille est influencée par
l'inconscient. De mieux en mieux, c'est fou ce que Jacques de La Palice a eu comme descendants.
Le sommeil paradoxal peut présenter une activité intense, connue pour restructurer le cerveau en
fonction des événements survenus durant la journée précédente. Il peut se manifester par des rêves,
des paroles, des mouvements et même par la résolution de problèmes non résolus la veille. Nous
n'avons conscience d'avoir rêvé que si une imprégnation, un souvenir se manifeste au réveil, mais la
science du sommeil, la plus géniale de toutes parce que pas trop fatigante, nous dit que nous rêvons
beaucoup. En raisonnant par élimination, on peut affirmer que le rêve est la manifestation de notre
inconscient. On se moque pas, svp. La théorie selon laquelle on peut réparer un inconscient tout
cassé en interprétant les rêves est récente. Cela revient un peu à taper avec un maillet en plumes de
cheval sauvage -plus résistantes- sur un rocher, ou rhabiller mon ami Guy mauve, qui donc s'est fait
s'est fait violet en jaune, mais il semble qu'il y ait eu quelques résultats.
Le sommeil profond qui se caractérise par une activité réduite, tant cérébrale que corporelle, est
sous contrôle du quatrième état. Vlatipa qu'elle a fumé un joint de culasse...
Qui n'a pas expérimenté l'état de grand bonheur qui se manifeste au réveil du sommeil profond,
lorsqu'il est provoqué naturellement par une envie de pipi, voire une douleur? Endorphines, dira-ton.
Certes, mais le résultat est là. Pour ceux qui n'auraient jamais connu ce bonheur, je conseille de
prendre un train couchette de jour Paris-Pau ou réciproquement.
(108up. Chandogya VIII-iii-2 p.233) « De même que les personnes qui ignorent où un trésor est
enfoui marchent et remarchent sur ce trésor sans le trouver, de même toutes les créatures ici-bas ne
connaissent pas Brahman alors que toutes les nuits (dans leur sommeil profond), elles pénètrent
dans le monde de Brahma ».
Le quatrième état reste non perçu à l’état de veille -sauf exceptions-, mais devient prédominant
dans le sommeil profond.
(108up. Sarva p.478) « Lorsque ces trois états ont cessé(1) et que la conscience supérieure (chaitanya)
demeure seulement témoin, existant par soi-même, non différentiée, [..], c’est alors ce qu’on appelle
le quatrième état, Turiya. »
Évidemment, turiya n’est pas expérimenté pendant le sommeil profond stricto-sensu, synonyme
d’absence de conscience. Turiya étant au-delà des formes de conscience communément
expérimentées, est souvent traduit par « transcendance ».

 

 


note1: Référence aux trois états de conscience veille, rêve et sommeil profond.

 

 

 

                                                                                                                                                                                                                                      60

On aura remarqué que la connaissance des modes de conscience se fait exclusivement dans la phase
d'éveil, durant la transition avec le mode de conscience précédent. Même si on sait que le rêve se
produit durant les phases de sommeil paradoxal au milieu de la nuit, le souvenir éventuel n’a lieu
qu’au réveil.
Une hiérarchie existe entre les modes de conscience. Le sommeil profond peut être considéré
comme une cessation d'exister, les rêves quant à eux constituent des tranches de vie irréelles. Et
pourtant, on en conviendra, les rêves existent de façon certaine. Donc les rêves sont irréels
uniquement vis à vis de la conscience de veille.
Ainsi, les niveaux de conscience inférieurs sont perçus comme virtuels par les niveaux supérieurs,
et il en est ainsi de l'état de veille vis à vis du quatrième état de conscience :
(108up. Mandukya IV-79 p.279) « S'adaptant à ce qui n'existe pas, l'esprit reste pris dans les filets
de l'irréel. Dès lors qu'il perçoit la non-existence des objets, il retourne à l'Un, qui est sans
attaches ».
Selon les vedas, c’est la Conscience universelle qui anime la conscience individuelle et l’univers
des objets. Ils n’ont donc n’ont pas d’existence en soi. Le monde des phénomènes, le manifesté, est
ainsi qualifié d’irréel. Il est intéressant de noter que dans la Madhu-kanda upanishad, c'est Mrityu,
le dieu de la mort qui engendra l'univers. Un autre rapprochement troublant peut être fait avec
idoles :
(Bible 2Rois 17.12) « Ils rendirent un culte aux idoles, alors que Yahvé leur avait dit: Vous ne ferez
pas cette chose là ». Même si d'autres passages de la Bible indiquent que idole est bien à prendre au
sens de représentation, le grec idolum, issu du latin idol fait référence à une image, une idée fausse,
un fantôme, que l'on peut rapprocher d'irréel. Rappelons le, cet irréel correspond aussi au sanskrit
maya, traduit par illusion, que l'on peut rapprocher de illusoire.
Ainsi, vu du quatrième état de conscience, le monde phénoménal peut il être qualifié d'illusoire.
(108up. Varaha IV-12 p.1071) « lorsque le mental est fermement fixé sur l’Un non-duel et que le
concept de dualité est aboli, alors cet univers apparaît comme un rêve, à la faveur de l’union avec
l’état transcendantal. »
Le quatrième état de conscience est aussi vécu dans l'introspection, durant la méditation, et se
développe naturellement lorsqu'il est régulièrement expérimenté. L’intelligence existentielle se
développe, sans nuire aux autres formes d'intelligence. Un Maître spirituel parvient à la faire
coexister avec l'état de veille. En fait, ce quatrième état est sous-jacent à toute activité, mais c'est la
façon de porter notre attention qui le masque. Il est alors logique qu'il soit potentiellement ressenti
dans le sommeil profond, où toute attention vers l’extérieur est inhibée.
(108up. MahaVakya p.988) « C'est l'obscurité, sous forme d'ignorance qui recouvre de son voile(1) l'
Atman. C'est l'ignorance qui est la cause même de la confusion entre ce corps et Brahman, et cette
obscurité (tamas) inclut le monde de l'action. C'est l'ignorance qui engendre la différenciation entre
Brahman et l'individu incarné, qui se sent exister comme une entité séparée. C'est en raison de cette
obscurité sous forme d'ignorance que sont apparus les Védas, afin de montrer la direction et
d'enseigner les obligations et les interdits. »
Ce que les religions appellent péché, -les vedas préférant le terme d'ignorance- c'est de ne pas vivre
notre vraie nature, une émanation de Dieu, et privilégier une vie tournée vers le monde matériel. Ce
péché est dit originel parce que nous naissons avec lui. Nous n'y pouvons rien, mais il nous
appartient de le laisser se développer ou d'essayer de l'anéantir.
Les religions (terme pris au sens large) peuvent offrir une aide pour retrouver notre vraie nature,
leur formalisme en découle.
Comme l'a dit Mahomet(2) : « La vérité n'est qu'un simple point, les ignorants l'ont multiplié ».

 

 

 


note1: NdA Ce voile est synonyme de nuage d’inconnaissance.
note2: NdA J’ai une grande méfiance envers les paroles que l’on attribue à Mahomet, mais celle-ci sonne vraiment juste.

 

                                                                                                                                                                                                                                                61

Faisons le simple point :


(Paroles cachées 1.8) « O fils de l'esprit! Il n'y a de paix pour toi que si tu renonces à toi-même et
que tu te tournes vers moi; car il convient que tu te glorifies par mon nom et non par le tien, que tu
places ta confiance en moi et non en toi, puisque je désire être aimé seul et par-dessus tout. »
(Paroles cachées 2.31) « O fils de la terre! Si tu me veux, ne cherche que moi; et si tu veux
contempler ma beauté, ferme les yeux au monde et à tout ce qu'il renferme; car ma volonté et la
volonté d'un autre que moi ne peuvent, de même que le feu et l'eau, cohabiter dans un même coeur. »
(Paroles cachées 2.41) « O fils de ma servante! Si tu pouvais percevoir la souveraineté immortelle,
tu t'efforcerais de quitter ce monde éphémère. Mais te cacher l'un et te révéler l'autre est un mystère
que, seul, un coeur pur peut comprendre. »
(7Vallées 3.30) « Il faut donc que les flammes de l'amour consument les voiles du moi satanique
pour que l'esprit ainsi purifié comprenne le rang du Seigneur des mondes. »
Les flammes de l'amour sont une émanation divine.
Fermer les yeux, renoncer à soi-même, c'est changer l'orientation de notre conscience.
Il est important de savoir – à défaut de le comprendre, le vivre pleinement- que turiya, qualifié de
transcendant, n’est transcendance que par rapport à l’état de veille. Cet état de conscience existe
chez tout être humain. Nous insistons, le sommeil profond en est la preuve:
(Livre prières 6.3) « Je Te supplie par la puissance de ta volonté et l'irrésistible pouvoir de tes
desseins, de faire que la révélation que Tu me fis durant mon sommeil devienne la plus sûre
fondation pour les demeures de ton amour, enfouies dans le coeur de tes bien-aimés, ainsi que le
meilleur instrument pour la révélation des preuves de ta grâce et de ta tendre bonté. »
J’aime bien radoter, cela me donne l’illusion d’être une Maîtresse, qui plus est spirituelle.
Turiyatita, au delà du quatrième est félicité permanente indescriptible. Et zou.
Ces modes de fonctionnement de la conscience résultent de la combinaison de cinq niveaux
(composantes élémentaires) de conscience :
→ vasana citta: inconscient, réceptacle des conséquences psychiques des actes passés (y compris
ceux des vies antérieures), à l'origine des pulsions et des désirs, susceptible d'influer sur nos
pensées, et notre comportement. Contient non seulement tout notre vécu passé, mais aussi notre
mémoire génétique, y compris notre système végétatif, donc peut être vu comme un substrat
identitaire. Vasana citta est le siège des vasanas désignées aussi « impressions latentes ».
(108up. Mugdala II-ii-57 p.451) « Les impressions latentes consistent à saisir des objets sans
examen, à travers une imagination persistante »
« saisir des objets » est à comprendre dans un sens très large, soit « avoir une activité mentale ».
Imagination est synonyme de perception erronée, d’ignorance. Ainsi, les impressions latentes
s’opposent à intelligence et connaissance.
→ samskara citta: inconscient qui alimente les vasanas par les actions bonnes ou mauvaises.
Socrate avait pressenti l’influence des samskaras lorsqu’il écrivait « la mémoire est le scribe de
l’âme ».
La différenciation proposée ici entre vasanas et samskaras pourra être contestée(1) . Elle est très
subtile, au point que vasanas et samskaras sont souvent considérés comme synonymes. Nous
n’utiliserons que vasana pour désigner les deux. Svami Prajnanpad traduisait ces deux termes par
« inconscient ».

 


note1: « vas » de vasana indique une notion de stabilité; samskara est composé de « sam » compléter ou réunir, et « kara » action et
cause. Le « ça » selon Freud évoque l’ensemble des vasanas.

 

                                                                                                                                                                                                                                             62

→ jagrat citta : conscience à l'état de veille.
→ karana citta : aussi désigné « turiya » (quatrième).
→ Anukara citta : conscience élargie, à l'origine des intuitions, des dons de voyance, de la
connaissance immédiate dont peuvent faire preuve les Maîtres spirituels. Ce niveau de conscience
se développe naturellement au fur et à mesure que le quatrième état (turiya) est vécu. La notion
d'individualité -qui sépare du reste du monde- disparaît, et le Soi est vécu à son niveau universel,
celui de l’Atman, imprégné de béatitude. Il paraît difficile de ne pas faire le lien avec turiyatita (la
transcendance ultime).
Bon d’accord, rien de nouveau par rapport aux paragraphes précédents, mais il est d’usage de faire
preuve de méthode, surtout quand cela(1) ne sert à rien. C’est tout l’intérêt de la profusion de normes.
L’homogénéité des résultats obtenus traduit simplement l’unicité de la vérité sous-jacente.
***
En tant que conscience individuelle incarnée, citta devient antahkarana, considéré comme un sens,
désigné souvent « organe interne », qui constitue le lien psychique entre le manifesté et l’âme
incarnée jiva.
Antahkarana se décline en :
→ buddhi: (intellect) est la capacité à faire preuve de raison, de discrimination. La buddhi ne fait
pas seulement preuve d’intelligence au sens où nous le comprenons habituellement, mais sait faire
preuve d’intelligence de la vie, notamment en accord avec la première base: Il est admis que c’est
cette intelligence qui sait reconnaître la volonté de Dieu. Ainsi, buddhi peut être considéré comme
une frontière entre le manifesté et le non manifesté. Cette qualité lui permet dans la méditation de
déplacer le niveau de conscience vers le non manifesté(2), de nature de turiya (la transcendance). Ce
processus est évidemment graduel.
→ ahamkara : (ego, le sens du « je ») crée une entité individuelle. Je c’est quoi est une question qui
continue de hanter les chasseurs de fantômes.
→ manas : (mental) est l’exécuteur des basses oeuvres, souvent associé majoritaire de l’ego, qui
aime bien se passer de son patron (l’intellect), et du Grand patron. De part son rôle prédominant
dans le manifesté, manas est souvent traduit par conscience.
(Bhagavad Gita p.77) « Lorsque la pensée est un flot agité, elle est appelée mental (manas). Quand
elle est concentrée, calme, déterminée, elle est appelée intellect (buddhi) ».
(Bhagavad Gita p.85) « Selon la théorie de la perception du vedanta, c’est le mental qui porte la
conscience à l’extérieur, vers les objets. Il s’élance à travers les organes des sens, prend, pourrait-on
dire la forme de l’objet et revient vers l’intellect pour avoir connaissance de l’objet perçu ».
(108up. Maha III-27 p.379) « Le corps est la demeure du maître de maison, l’ego ».
Un résumé sympathique et parlant:
(108up. Paingala IV-3 p.464) « Il faut savoir que l’Atman est le passager du char; le corps, bien sûr,
est le char; l’esprit(3) est le conducteur du char, et le mental est les rênes ».
Il est dit aussi par ailleurs : « Le père noël dirige les rennes du char ».
Le bouddhisme attache une grande importance à la minimisation de l’ego. Tiré d’un film : un
Américain en train d’accrocher son diplôme au mur, se vante de ses compétences. Une asiatique
témoin de la scène lui dit: « c’est amusant ce que vous faites, nous cherchons exactement le
contraire ».

 

 

 


note1: cela, pas « cela ».
note2: Il s’agit ici de mon interprétation, pas d’une « pensée unique » que d’ailleurs je ne connais pas.
note3: La version anglaise de cette upanishad « Thirty minor Upanishads par Narayanasvami Aiyar, 1914 » permet de vérifier que les
termes originaux sont bien buddhi (esprit) et manas (mental).

 

 

 

                                                                                                                                                                                                                                                            63

L’éducation occidentale se fixe généralement comme objectifs de rendre les futurs adultes capables
de dominer les autres, et cela encourage une survalorisation de l’ego. C’est en complète opposition
avec une orientation spirituelle dans la vie.

 

 

                                                                                                                                                                                                                                                 64

 

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